J’aime beaucoup ce métier qui est pourtant très mal considéré. C’est un fait qu’il est ingrat de « faire des toilettes » et que personne n’est à l’aise pour parler de « ces choses » qui relèvent de l’intimité envers des personnes vulnérables. Et puis à cela s’ajoute le florilège de soignants en souffrance qui ne peuvent trouver d’appuis et doivent continuer à exercer leur profession du mieux qu’ils le peuvent. Oui, c’est un métier difficile, mais c’est surtout un métier que je trouve passionnant parce qu’il se vit toujours quelque chose de beau et je pense qu’il est de mon ressort de faire que cette beauté soit révélée.

Je ne m’estime pas meilleure qu’une autre, je me heurte comme tout un chacun, à la lassitude, à la fatigue, à l’usure.Mais  je considère que j’ai une chance inouïe de ne pas avoir à travailler à plein temps et surtout de pouvoir vivre ce en quoi je crois, en toute humilité.

À chaque fois que je pars en tournée, je sais que je vais rencontrer la souffrance, l’isolement, la perte d’autonomie, qui broient les cœurs au point de rendre parfois méchant, mais aussi l’étincelle de vie dans un regard, la reconnaissance, l’espérance, la gaité. Je me fais l’invitée d’un moment pour me mettre au service d’un corps et d’une âme à choyer, par une attitude de profond respect et d’une écoute bienveillante. Tout un programme !

Rien n’est aisé, à chaque ouverture de porte, c’est un nouveau défi à relever. Il faut très rapidement prendre en compte la situation présente et s’adapter, donner confiance et faire en sorte que ma présence ne soit pas une intrusion. Je tiens à ce que le soin soit partagé : je ne viens pas pour « faire la toilette », j’utilise ce temps de proximité et de dépouillement pour rendre belle la personne présente dans ce qu’il lui reste, pour contribuer à sa dignité. Et pour parvenir à cela, il est nécessaire d’entrer en relation et que chacun puisse exprimer ses besoins.

La frustration est bien souvent ma compagne, mais c’est l’admiration qui a sa place magistrale, car à chaque fois je n’en reviens pas d’être dépositaire d’une parole de vérité, d’un geste de tendresse, d’un apaisement… Et je prie d’avoir un jour moi aussi cette humilité de confier ainsi mon corps souillé, cabossé, déséquilibré, mon cœur chaviré.

Je crois en Jésus le Christ ressuscité qui porte nos peines et nos souffrances, prêt à nous accueillir en son sein, dans la Foi. Je pense que toute vie est un trésor, même lorsque rien ne brille. Quand je suis aide-soignante, je revêts mon tablier et je retrousse mes manches pour être au service et à l’écoute. Je me sais aimée et pour cela je me mets en capacité de déployer la patience et la bienveillance nécessaires dans mon travail. Un soin ne peut pas se faire à l’encontre de la volonté de la personne et c’est parfois difficile de faire entendre le bien-fondé de ma présence. Alors il me faut investir du temps pour l’apprivoisement et prendre le risque de ne pas faire ce qui était pourtant prévu. Après une intervention, j’essaie de visualiser ce moment de basculement qui aboutit au consentement. Je prends le temps de relire ce qui a été difficile afin de me donner de la disponibilité pour l’intervention suivante.

Mon entourage a du mal à assumer mon choix car après tout, j’ai les moyens de ne pas avoir à  faire ce travail dont ils ne peuvent rien dire sans  effroi ou dégout. Chacun a une représentation de la dignité de la personne dans l’apogée de son être, la maitrise et la retenue. Et voilà que ce conte s’effrite. Les limites resserrent le cadre, broyant les certitudes. Et pourtant, c’est dans ces moments de grande sécheresse que la lumière peut révéler les belles vies. J’en suis témoin. Et j’admire la  grandeur en chacune de ces personnes « vulnérables » qui me reçoivent

J’ai été en présence de personnes extraordinaires qui se sont éteintes. Participer à leur accompagnement a été une grâce. Même si j’ai été bouleversée et démunie, je reconnais que l’Esprit Saint m’a toujours soutenue.

Un sacerdoce ? quand-même pas ! C’est juste ma façon d’être à un instant donné en pleine conscience, grâce à Dieu. Et le Seigneur m’a fait un sacré « clin-Dieu »  en me permettant de travailler à la Procure dont l’enseigne vient du latin procare qui veut dire prendre soin. Car je vous assure que ma nature est pourtant toute autre !